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24 janvier 2017
Sylvain Wagnon, historien ou l’Éducation nouvelle à l’épreuve des théosophes !
Sylvain Wagnon donnera un cours-conférence dans le cadre du Collège Belgique, le 22 février prochain, au Palais provincial de Namur, intitulé Les théosophes et l'éducation. Agrégé et docteur en histoire, professeur des universités à Montpellier où outre la responsabilité du département d’histoire, et par ailleurs clairvoyant formateur d’enseignants, Sylvain Wagnon dirige le Centre d’Études, de Documentation et de Recherches en Histoire de l’Éducation, tout en étant collaborateur scientifique de plusieurs universités dont Bruxelles (ULB) et Genève. Cet historien passionné et engagé par ses recherches – du reste habilité à en diriger – sur le foisonnement fort complexe de l’Histoire de l’Éducation nouvelle, en particulier la Pédagogie Decroly et, en parallèle, par celles qu’il mène sur l’histoire de l’architecture, des espaces et des objets scolaires, nous a séduit par sa dynamique intellectuelle vive, active et réfléchie.

Celles et ceux qui ont déjà eu la chance d’écouter Sylvain Wagnon dans l’une ou l’autre de ses conférences au Collège Belgique ne nous démentiront pas. Notons que vous pouvez encore assister à certains de ses cours-conférences sur le site lacademie.tv. L’entretien auquel nous vous invitons, avec un homme qui plus est fort sympathique et ouvert, se déroule en toute simplicité mais avec des options personnelles fortes, notamment par le déploiement de réseaux de sociabilité, habiles à promouvoir les vecteurs concrets du changement. On lui doit la publication de nombreux articles et ouvrages tantôt consacrés à Decroly, tantôt à Ferrer ou au tableau noir, tantôt encore aux arcanes de l’Éducation nouvelle, carrefour vivant de la circulation des idées et véritable nébuleuse en expansion depuis le début du XXe siècle dont la théosophie, sujet de son prochain cours-conférence, fait partie intégrante !

Comment s’est forgé votre champ de recherche autour de l’histoire de l’Éducation nouvelle ?


J’ai toujours voulu être enseignant. Ma scolarité n’a pas été linéaire et j’ai rapidement pensé que l’on pouvait enseigner autrement et en fait changer les paramètres ! Je suis ainsi devenu enseignant très tôt dans le secondaire français pendant une dizaine d’années, confronté au départ à des classes pas vraiment faciles. L’intérêt pour une réflexion globale sur l’éducation est donc venu très vite en tant qu’enseignant et ensuite comme formateur d’enseignants. Mon intérêt pour l’éducation vient du réel, des pratiques. J’ai un profond respect pour les enseignants, ce sont eux qui sont en première ligne, c’est par eux que l’on peut ou pourra changer les choses, ils sont en grande majorité ouverts et prêts à réfléchir à leurs propres pratiques. Ma thèse appartient au champ de l’histoire politique et diplomatique mais tous mes travaux postdoctoraux marquent l’inflexion vers l’histoire de l’éducation. Une histoire-carrefour qui se veut ouverte vers la sociologie et les sciences de l’éducation. Mon double cursus d’histoire et de géographie m’a toujours permis de m’intéresser aux acteurs, aux circulations des idées et des pratiques, aux rapports de forces dans le temps et l’espace. Ma démarche reste socio-historique mais avec la volonté de partir toujours de l’actuel pour ensuite regarder dans le « rétroviseur » et faire des allers et retours entre le passé et le présent. Sans être des modèles, termes qu’ils n’apprécieraient pas, les travaux d’Antoine Savoye sur l’éducation nouvelle, d’André Robert sur les enseignants et de Rita Hofstetter sur l’histoire des sciences de l’éducation sont des références importantes pour moi.

Vous ne cachez pas d’ailleurs que l’Éducation nouvelle est une nébuleuse !

Cela part d’un peu partout, effectivement. Ce qui m’a intéressé fort tôt, par exemple dans la pédagogie Decroly, c’est que tout en étant moins connue que celles de Montessori, Freinet ou Steiner, elle était très structurée avec une « colonne vertébrale » de notions et de pratiques qui permettent de repenser le système dans sa globalité et d’entreprendre cette « révolution copernicienne » voulue par tous les pédagogues de l’éducation nouvelle.

Mais comment tisser un fil conducteur parmi toutes les variantes de cette ‘nouvelle éducation’ entre expériences locales et tendances plus lourdes ?

L’Éducation nouvelle apparaît à la fin du XIXe siècle avec la prise de conscience des mutations de la révolution industrielle mais aussi les débuts de la psychologie de l’enfant ; néanmoins son essor est lié aussi à la nécessité de repenser la société après la première guerre mondiale. Ce sont des moments d’effloraison d’expériences, certaines se structurent comme celles dont nous venons de parler et d’autres sont éphémères. Je m’intéresse aussi au courant de l’éducation libertaire représenté par Paul Robin, Sébastien Faure ou Francisco Ferrer parce que c’est une vision très politique des choses avec une ambition déclarée de transformer la société par l’éducation.

Comment s’en sortir dès lors avec la difficulté supplémentaire des changements sociétaux actuels de tous ordres ?

À la fois en observant dans le passé des questions, certes posées dans un contexte différent, mais qui placent nos questions actuelles dans une perspective plus profonde et plus large. Ma conception de l’histoire de l’éducation est d’être à la fois ouverte à des méthodologies plurielles mais aussi de proposer des réflexions sur le présent.

Ensuite, mes travaux tendent à analyser ce qui apparait aujourd’hui comme un nouvel essor de ces écoles. Plusieurs écoles secondaires de « pédagogie active » se sont ainsi créées à Bruxelles ces dernières années. Je m’intéresse ainsi au devenir de ces adolescents car c’est un élément d’évaluation de ces pédagogies mais aussi aux choix des parents qui mettent leurs enfants dans de telles écoles. Quelles sont leurs motivations, leurs attentes, leurs milieux sociaux ? Tous ces questionnements conditionnent la vision que l’on a de ces pédagogies et leurs devenirs.

Foucault pensait qu’il y avait un socle commun entre l’école, la prison et, entre autres, l’hôpital avec une capture et un arraisonnement spécifiques des corps !

La lutte contre « l’école-caserne » est un point d’ancrage de ces pédagogies nouvelles. Mais d’un autre côté, il faut aussi prendre en compte que l’école, j’allais dire classique, change aussi. Elle évolue. L’enseignant d’aujourd’hui n’est plus le même qu’il y a cinquante ans. Je le redis, je pense que la majorité des enseignants sont ouverts à ces changements. Ils comprennent bien que le public n’est plus le même et qu’il va falloir faire autrement dans une société qui a radicalement changé ne serait-ce qu’avec le numérique dans notre quotidien. Mais si l’école a changé, a contrario la classe a peu évolué. Je dirige un centre d’histoire de l’éducation à Montpellier où beaucoup de manuels scolaires sont étudiés, en tant qu’interface entre l’élève et l’enseignant, comme un moyen de maintenir une certaine norme des apprentissages et ce que l’on appelle parfois la subsistance d’une certaine « forme scolaire » d’où mes travaux sur l’histoire du tableau noir, du film fixe ou de la photo de classe qui sont des objets de ce quotidien de la classe souvent révélateurs d’un climat scolaire particulier. L’enseignant ne se rend pas toujours compte de ces permanences. Ce qui paraît évident ne l’est pas nécessairement !

Cela nourrit-il vos cours ?

Oui, comme professeur des universités, je chapeaute le département d’histoire et des groupes de recherches, notamment sur le film d’éducation, les manuels scolaires et les pédagogies nouvelles, mais je continue aussi à m’occuper de la formation des enseignants. Cela me permet d’avoir une vision plus globale.

Et Bruxelles dans tout cela ?

Je suis très souvent ici à Bruxelles, j’adore Bruxelles pour des raisons familiales, amicales et pour mes recherches qui très vite se sont intéressées à Decroly. Plus particulièrement, je travaille à partir des archives du centre d’études decrolyennes de l’école de Bruxelles mais aussi de Barcelone et Paris ! À partir de la « figure » de Decroly, la dynamique intellectuelle de mes recherches tourne autour des réseaux de sociabilité. Comment les idées nouvelles circulent aujourd’hui ? Comment une idée mûrit et se développe ? L’analyse des correspondances est pour moi un levier pour comprendre un individu et son mode de fonctionnement, c’est une clé de lecture, parce qu’on voit à qui par exemple Ovide Decroly écrit, qui lui écrit et comment les dialogues qui apparaissent font évoluer les idées et ses pratiques. C’est aussi une des raisons pour laquelle j’ai accepté il y a deux ans d’être titulaire de la chaire Verhaegen pour des cours sur la franc-maçonnerie et l’éducation : comprendre comment un groupe humain interagit. Comment comprendre à la fois un engagement dans la cité mais aussi l’influence du contexte dans les prises de position de chacun. C’est en étudiant les liens entre les francs-maçons et l’éducation que je me suis intéressé aux théosophes, dont la plupart au début du XXe siècle étaient francs-maçons.

Justement, pourriez-vous nous introduire à votre cours-conférence du 22 février prochain, dans le cadre du Collège Belgique, au Palais provincial de Namur : Les théosophes et l'éducation ? Cela semble fort pointu !

Cela paraît pointu au premier abord ! En réalité, si le rayonnement du courant théosophique est bien connu dans le domaine artistique avec des personnalités telles que Jean Delville, James Ensor ou Piet Mondrian, pour ne citer qu’eux, on s’est peu intéressé à leur influence dans le domaine éducatif du début du XXe siècle. Je les étudie comme une des « matrices » de l’Éducation nouvelle. Les théosophes, par leurs réflexions et par la création d’écoles dans toute l’Europe ont été des pionniers de cette éducation nouvelle.

Comment définir la théosophie et la dynamique éducative qui est liée ?

C’est une volonté de syncrétisme des religions orientales et occidentales. Du point de vue éducatif, on connaît Krishnamurti mais il faut comprendre que Montessori et Steiner ont aussi appartenu à cette mouvance. L’intérêt pour eux de l’éducation est avant tout spirituel mais aussi primordial puisqu’il faut préparer la venue d’un « messie ». Mais en pensant cela, ils perçoivent qu’il faut renouveler l’éducation. L’analyse des archives nous éclaire sur leurs motivations, sur leurs évolutions et la structuration de leur pensée dans ce domaine. Ils ont testé des idées, des pratiques dans leurs écoles en Angleterre, en Espagne et en Belgique. Un bel exemple de circulation des idées dans des réseaux de sociabilité.

Quels sont les aspects différentiels des théosophes par rapport aux autres tenants de l’Éducation nouvelle ?

C’est très clairement le côté spirituel, ésotérique et messianique mais pas nécessairement religieux stricto sensu. Par exemple, pour eux, la créativité de l’enfant a une cause divine. Les recherches sur l’éducation parlaient des théosophes mais en termes souvent très généraux, or ils apparaissent comme un courant structurant de l’éducation nouvelle.

Concrètement, qu’apportent-ils par exemple de nouveau ?

Un seul exemple, car il ne faut pas déflorer toute la conférence du 22 février ! Ce que les théosophes appellent le self goverment. C’est une des clés de l’Éducation nouvelle, apprendre à être un citoyen libre et responsable par l’apprentissage d’une auto-discipline. L’idée aussi qu’il faut partir de l’enfant et que l’éducation va transformer à long terme la société. C’est par de telles réflexions et positions que les théosophes, avec leurs propres motivations vont aller à la rencontre d’autres courants et avoir une très forte influence sur le devenir des pédagogies d’éducation nouvelle.

Quelles sont vos prochaines publications ?

La publication de mes travaux issus de la chaire Verhaegen sur la franc-maçonnerie et l’éducation. Également une publication sur les théosophes et l’Éducation nouvelle, et sur un sujet qui paraît éloigné, les végétariens. Parce qu’en réalité des pédagogues comme Freinet, Montessori ou Steiner sont végétariens ! Ce n’est pas un hasard et voilà aussi un réseau de sociabilité qui me semble intéressant pour étudier autrement l’éducation nouvelle.

Ensuite sur mon second axe de recherche, les objets scolaires, plusieurs articles viennent de sortir et sont sous presse, sur l’analyse historique de la photo de classe et du film fixe, l’ancêtre de la diapositive.

Propos recueillis par Robert Alexander

Quelques orientations bibliographiques :

Wagnon, S., (2013), Ovide Decroly, un pédagogue d’éducation nouvelle, Bruxelles, Peterlang.
Wagnon, S., (2013), L’alternative Decroly, Bruxelles, La pensée et les hommes.
Wagnon, S., (2013), Francisco Ferrer, une éducation libertaire en héritage, Lyon, ACL.
Wagnon, S., (2009), introduction et présentation des textes, Ovide Decroly, une pédagogie pour la vie, par la vie, collection les pédagogues du monde entier, Paris : Éditions Fabert.
Le lecteur peut utilement se référer au site www.cairn.info/publications-de-Wagnon-Sylvain--51575.htm.